Écrire l’érotisme d’un point de vue féministe

Osez l’érotisme autrement -Personne nue tête penchée en arrière – Via Shutterstock

L’érotisme a longtemps été une affaire d’hommes. À grands coups de reins, avec des femmes aux formes stéréotypées, plus préoccupé par l’éjaculation de monsieur que l’orgasme de madame. Toutefois, au cours des dernières années, ce thème a été repris en main (sans mauvais jeu de mots…) par les femmes et les personnes qui ne se reconnaissaient pas dans l’érotisme mainstream. Se réapproprier nos corps et l’espace public était un défi de taille et il en est d’ailleurs toujours un.

Une de nos armes les plus féroces a toujours été les mots. Ces mots qui semblent si futiles, mais qui veulent pourtant dire bien plus qu’ils n’en ont l’air. Ces mots qu’on qualifie de vulgaires dans la bouche d’une femme, mais qui nous font nous sentir plus vivantes que jamais. Les femmes aiment le sexe, elles aiment baiser et elles aiment la porno, elles aiment parler cul entre ami-es et se masturber quand elles sont stressées ou pas. Nous avons la chance en tant que personnes avec utérus de pouvoir avoir de multiples orgasmes, d’autres peuvent faire découvrir un tout nouveau monde à leurs partenaires en ne répondant pas aux stéréotypes de genre, que l’on soit hétéro, bi ou homo, dans un couple fermé ou poly, il n’y a aucune limite quant à la découverte sexuelle. Et l’écriture est un bon moyen de reprendre les rênes de cette sexualité hors des sentiers battus.

Pourquoi ai-je décider d’axer mon article sur le féminisme? Pour redonner la place centrale à la femme et aux personnes non cis, non hétéros, non valides, etc.; afin que l’œil du réalisateur arrête de s’intéresser juste au plaisir cis masculin et de tronquer la femme en morceaux, plus digérable par le public; pour que les personnes transgenres et non-binaires soient enfin représentées et que leur sexualité se démocratise dans l’espace public. Parce que l’érotisme ce n’est pas que pour le plaisir de ses messieurs cis et pour que vous, mesdames et personnes qui n’êtes pas des hommes cisgenres, vous compreniez que votre plaisir est tout aussi important. J’aimerais aussi montrer que l’érotisme ce n’est pas juste dans une relation hétérosexuelle et binaire, que ce n’est pas juste les personnes valides qui baisent, que les femmes seules peuvent avoir une sexualité épanouie et que d’avoir plusieurs partenaires à la suite ou en même temps ne doit pas nous catégoriser comme “salopes”, qu’on a le droit de tripper sur les ballons, la douleur ou la nourriture, sans que nous soyons bizarres. Vos fantasmes vous appartiennent et la diversité fait la beauté de l’érotisme du XXIe siècle. Sky is the limit!

Voici un petit guide en 10 points pour écrire une nouvelle érotique féministe ou du moins, qui sort de l’ordinaire

Le plaisir solo – Femme avec deux doigts dans un pamplemousse – Via Shutterstock

  1. La structure avant tout : c’est une nouvelle donc comme tout texte littéraire. Elle doit se structurer avec une introduction, une quête, un développement et une fin. Et la fin doit être connue de vous dès le départ pour éviter de se noyer dans des méandres insondables. Ça peut apparaitre comme l’antithèse du glamour et de la passion, mais sans ça, vous allez vous perdre et perdre vos lecteurs. Au final, tout le monde sera déçu et restera sur sa faim. Votre nouvelle doit avoir un but!
  2. Les personnages : c’est la clé de votre histoire, le fondement. Créer des personnages crédibles et diversifiés. On évite les poncifs de la blonde à gros seins et du Noir avec une queue plus grosse qu’un baobab. Vos personnages doivent s’harmoniser avec votre histoire. Soyez créatif-ves! Des femmes grosses et sexy, qui font découvrir le sexe à d’autres, des hommes en fauteuils roulants qui font du S/M, une personne sourde qui se sert de ses autres sens pour avoir du plaisir, une femme Noire qui initie sa colocataire asiatique. 20 ans, 40 ans, 60 ans, peu importe, lâchez-vous. Variez les formes, les genres et les ethnies. Réinventez-les en brisant les stéréotypes. Et par pitié, évitez les appellations stéréotypées: ne femme trans n’est pas une « she m*** », une femme asiatique n’est pas une « geisha », les femmes Noires ne sont pas des « panthères » (stop l’exotisation!), les hommes ne sont pas obligés d’avoir de gros pénis pour donner du plaisir à leur partenaire, le missionnaire et la levrette ne sont pas forcément le summum du plaisir, il n’y a pas d’ordre préétabli dans les pratiques (Out  le cishétéro centrisme!), les relations entre femmes ne se résument pas aux ciseaux, le clitoris n’est pas un bouton de sonnette. Et je peux continuer éternellement ainsi.

    Kama sutra pour personnes en fauteuil roulant Via sexualityanddisability.org

  3. On plante le décor: votre contexte servira de socle à votre histoire. Ça lui donnera un côté réaliste et une identité propre. Un train, un club, une chambre, une maison de retraite, un café, etc. Là encore vous avez l’embarras du choix. Faites aller votre imagination!
  4. La pénétration n’est pas une obligation: une nouvelle érotique, ce n’est pas l’histoire d’un pénis qui part à la recherche d’un vagin pour se mettre au chaud. Déjà parce que c’est assez oppressif comme vision du sexe, mais aussi parce que si ça se résumait à ça, on s’ennuierait énormément. On sort de la porno mainstream pour faire appel à son imagination et ses fantasmes. La description de préliminaires, de gestes quotidiens (la lecture d’un livre, manger une pâtisserie, s’habiller, etc.), de masturbation, jouer avec des clés, utiliser des sextoys, même scotcher une affiche ont un potentiel érotique immense. Un bon exercice est de prendre une situation que vous ne trouvez pas érotique du tout (manger un sandwich sur le pouce dans le métro, sortir le chien, nettoyer les toilettes, payer vos factures, etc.) et de lui donner un potentiel érotique. Essayez et je suis sûre que vous allez y prendre goût.
  5. On évite la vulgarité gratuite: si vous ne maîtrisez pas ce genre de vocabulaire, fuyez-le comme la peste. Il donnera de la lourdeur à votre texte et le rendra indigérable. Vous n’êtes pas là pour donner envie de vomir à votre lectorat. Pour allumer votre public, décrivez lentement. Utilisez des synonymes, des métonymies (c’est-à-dire un élément pour décrire un tout: « la veste noire » pour désigner quelqu’un-e dans un café, « premier violon » pour désigner un-e violoniste), des comparaisons, etc.. Que l’on choisisse le cru ou le subtil, l’important c’est de faire patienter la personne qui vous lira. Également, soyez constant dans votre niveau de langue et si vous ne connaissez pas bien celui que vous souhaitez utiliser, faites des recherches, lisez.
  6. Le naturel des scènes de sexe: elles doivent s’insérer naturellement et sans rupture dans votre histoire. Elles doivent avoir une raison d’être.
  7. Utilisez les cinq sens: on n’en a pas toujours bien conscience, mais quand on a une relation sexuelle, nous n’utilisons pas juste le toucher et la vue. Tous nos sens sont en éveil et cela doit transparaitre dans votre nouvelle. Décrivez le goût de la peau des partenaires, les sons qui éveillent les fantasmes de vos personnages, les odeurs qui se distinguent dans la scène. La diversité vous donnera plus de liberté et vous évitera de tomber dans le travers No 8.

    Pimentez votre nouvelle érotique – Poivron et plug anal via Shutterstock

  8. Évitez les répétitions : Les baisers, c’est bien, les caresses aussi, mais la variation c’est mieux. On agrippe, on attache, on lie, on jette, on pend, on écarte. Hop, hop, hop, on utilise les synonymes! Et si vous ne les avez pas en tête, utilisez un dico papier ou en ligne (par exemple, synonymo.fr). Utiliser une ressource ne vous rendra pas moins bon, bien au contraire! Le plaisir d’écrire, c’est aussi de jouer avec les mots. Ne faites pas non plus revenir le même geste ad vitam aeternam. Sortir des stéréotypes du gars qui siphonne vous permettra également d’éviter de répéter encore et encore le même geste. Vos personnages sont proactifs, même dans la passivité. Si dans votre chambre, votre partenaire ne faisait toujours la même chose, vous lui rappelleriez bien vite qu’il y a d’autres choses à faire. En écriture, c’est comme dans la vraie vite, on aime que ca varie, ainsi que la découverte.
  9. Ne négligez pas les orgasmes, mais ce n’est pas forcément une finalité en soi : Si vous souhaitez que votre personnage aie un orgasme, rendez-le spectaculaire. Amenez votre lectorat à se délecter de cet instant avec moult gestes, ondulations, frétillements, frémissements, cris, hoquets. Si vous souhaitez aborder des personnages anorgasmiques, ne les laissez pas en reste et décrivez le plaisir pris pendant la relation avec l’autre ou avec elleux-mêmes. Le plaisir de la cigarette fumée après, de se toucher encore un peu, le contact des draps, etc.
  10. Amusez-vous! : En effet, c’est indispensable que vous preniez du plaisir à écrire, car c’est ce qui va rendre la lecture agréable pour les autres. Si le public ressent que vous avez pris votre pied à écrire votre histoire, ça va également être leur cas et vous avez atteint votre but. Et même, si vous allez sûrement tatonner au début, mais ne vous découragez pas. Il vaut mieux écrire une page intense que 10 pages édulcorées. Ce n’est pas la taille qui compte! Essayez, modifiez, changez de rythme, prenez des notes, brainstormez sur des pages blanches, lisez des textes, tranchez. Et relisez-vous car on n’écrit que rarement un diamant du premier coup.

Pour ma part, écrire est viscéral et il me semble que les meilleurs textes sont ceux qu’on arrive à sortir du plus profond de nous. Vous rendez publique un des actes les plus privés, prenez donc des gants. La littérature est encore malheureusement bourrée de stéréotypes. Les gens ont envie de renouveau et de s’ancrer dans leurs réalités, tout en s’évadant. Soyez kinky et rebelle, on vous remerciera.

Quelques idées de lectures pour vous donner des idées

  • Le carnet écarlate: textes érotiques lesbiens de Mélanie Baillairgé, Anne Archet (Éditions du Remue-Ménage)
  • Juicy de Mélodie Nelson (Éditions de Ta mère)
  • Nouvelles érotiques de femmes de Julie Bray (J’ai lu)
  • 21 amants. Sans remords ni regrets de Mélanie couture (Éditions Recto Verso)
  • Certains textes d’Histoires Mutines de Collectif réuni par Marie-Ève Blais et Karine Rosso (Éditions du Remue-Ménage)

Bonne écriture!

Si vous souhaitez participez à un atelier d’écriture érotique, allez sur la page des éditions Prolepse.